Mon Carême de Twitter, ou comment j’ai quitté mes amis imaginaires

5 Mars 2019 – Mardi Gras. Je lis un tweet de Jessica Reed, éditrice au Guardian :

Pour Carême, je quitte Twitter. Si vous voulez me contacter, vous savez comment me joindre.

Je ressens une bouffée d’évidence, je retweete en ajoutant : ”Pareil.”

Je me suis inscrit sur Twitter en 2008 et je n’y ai jamais vraiment été actif. J’ai plutôt été un de ces nombreux utilisateurs spectateurs qui n’ont rien de spécial à raconter mais qui se plaisent à suivre des utilisateurs bien plus volubiles. En dix ans, j’ai écrit en moyenne un tweet tous les dix jours quand d’autres en échangeaient dix par heure.

Parmi les comptes que je suivais, il y avait des blogueurs (que je lisais auparavant et qui allaient délaisser le format long) et quelques journalistes. Ils partageaient des liens vers les articles qu’ils écrivaient eux-mêmes, ceux qu’écrivaient leurs collègues et leurs amis, et ceux qu’ils avaient trouvés intéressants et dont ils recommandaient la lecture. Dès le début, j’ai utilisé Twitter comme un générateur de revue de presse personnalisée, adaptée à mes intérêts et qui proposait une sélection riche, variée, inattendue.

Progressivement, Twitter est devenu mon unique portail d’information et j’ai cessé de visiter des sites d’information, aussi parfaitement construits qu’ils soient. La curation offerte par les personnes que je suivais avait une différence majeure avec ce que proposait un site d’information : elle était incarnée. Si autant de journalistes sont sur Twitter, c’est que cette plateforme leur permet de recevoir des retours sur leurs articles. En tant que simple lecteur, avoir accès à ces retours offrait un supplément d’âme. Je pouvais comprendre pourquoi un article avait été écrit et lire ce qui était arrivé depuis sa publication. J’avais accès aux analyses de lecture par d’autres personnes qui partageaient avis et ressentis. J’avais le sentiment d’être membre d’un club de lecture, à la fois immense et exclusif. Les amis à qui j’expliquais le fonctionnement de Twitter y voyaient peu d’intérêt. Tant pis pour eux, je garderais Twitter pour moi.

Je limitais le nombre de comptes que je suivais afin de garder un volume raisonnable de suggestions d’articles. Mais un changement dans l’interface de Twitter a perturbé l’équilibre de ma timeline : les réponses sont devenues liées aux tweets auxquels elles répondaient, renforçant l’aspect social des interactions. Le club de lecture s’était mué en un club de discussion. Tous les jours, je lisais le journal intime public de dizaines de personnes. J’ai fini par connaître leurs emplois du temps, par comprendre leurs relations avec d’autres twittos, par suivre leurs projets professionnels, je devenais le témoin de leurs succès et leurs échecs. Je me suis attaché à eux, et ils sont devenus mes amis imaginaires.

J’écrivais peu mais il m’arrivait de commenter un tweet, de laisser quelques mots d’encouragement à quelqu’un que je devinais en peine, ou de répondre à une demande de conseils. Mes réponses se perdaient dans la masse des réponses anonymes. Les vrais échanges étaient rares et me donnaient le sentiment précieux d’appartenir à ce petit monde.

Et pourtant du 6 mars au 18 avril 2019, j’ai arrêté Twitter.

En dix ans, l’interface de Twitter a connu de multiples changements. De nouvelles fonctionnalités (like, retweet, retweet avec commentaires) ont été introduites. La publicité a débarqué et le nombre d’utilisateurs a été multiplié par 10.  D’innombrables changements de couleurs, de polices, de mise en page, ont perfectionné l’interface. Twitter a changé continuellement pour devenir plus attrayant, encourager l’engagement de ses utilisateurs, et augmenter ses revenus publicitaires.

Mon cerveau de simple Homo sapiens n’a rien pu contre une armada d’ingénieurs dont le seul objectif était de me faire rester sur Twitter au point de m’en rendre captif. Pendant 10 ans, ma routine du matin a consisté à lire les tweets de la nuit, à ouvrir les articles recommandés par les personnes que je suivais. De nouveaux onglets s’ajoutaient sans cesse à la pile, parfois bien plus vite que ma vitesse de lecture ne permettait d’écluser. Pourtant je me devais de les lire, par fidélité à mes amis imaginaires.

J’ai grandi en étant sur Twitter. L’exposition à des personnes et des concepts a formé mon cerveau. Twitter m’a formé intellectuellement, m’a exposé à des débats riches et pointus, a construit mon sens critique, a affiné ma grille de lecture de l’information et étendu l’horizon de mes intérêts. Twitter était mon mentor et même si je voyais que cette relation devenait toxique, je ne voyais pas de raison d’arrêter. Tout s’est bien passé le mardi soir de ma déconnexion. J’étais excité car ce Carême me paraissait fou et un peu absurde.

Le lendemain, j’ai été frappé par une fatigue physique et un mal de crâne sourd et permanent. Je ne reconnaissais plus mon corps. Le week-end est arrivé, j’ai pu faire un peu de sport et une cure de sommeil. En me réveillant, j’ai réalisé que j’avais présenté les symptômes d’un sevrage. J’étais addict à Twitter et je ressentais les effets physiologiques de la coupure.

J’ai compris alors à quel point mon addiction remplissait tous les pores de ma vie. Le réveil sonne, téléphone, Twitter. Le métro ou un ascenseur à attendre, téléphone, Twitter. Le sommeil qui ne vient pas, téléphone, Twitter. Il me paraissait naturel de remplir ces moments de vide avec du contenu riche et excitant. Sur Twitter j’étais bien, j’étais avec mes amis imaginaires qui me donnaient à lire, à réfléchir, à rire. J’étais heureux de retrouver mes amis, de prendre de leurs nouvelles. Je prenais aussi des nouvelles du monde, ou du moins du monde vu par mes amis imaginaires. 

La suite de mon Carême s’est passée très calmement. Mon cerveau s’est reposé. J’ai gagné deux à trois heures de vie par jour que j’ai employées pour regarder des films en entier et pour lire des livres en entier. Je suis allé chercher des lectures par moi-même sur les pages d’accueil des sites d’information. En aucun cas mes amis imaginaires ne m’ont manqué, ils n’étaient que des mirages auxquels je m’étais volontairement attaché. Je n’ai manqué à personne sur Twitter et personne n’a même remarqué mon absence. 

Ces 40 jours m’ont appris que je n’étais passé à côté de rien en m’éloignant de Twitter. Des polémiques ont éclaté et je n’en ai rien su. Des tweets drôles, provocateurs, touchants, révoltants ont été écrits et je ne les ai pas lus. J’ai raté des choses et j’en étais plutôt satisfait.

Je savais depuis quelques années que je passais trop de temps sur Twitter et que ma consommation de news avait depuis longtemps atteint des niveaux absurdement élevés. En dehors de la consommation quotidienne, il y avait aussi la consommation exceptionnelle, celle qui pouvait m’absorber une journée entière, ou une nuit entière, à rebondir de tweets en tweets, de threads en retweets, de suggestions de comptes à suivre en allons-lire-les-comptes-des-cinq-personnes-qui-ont-retweeté-ce-tweet. Plonger dans le terrier du lapin blanc, oublier le temps, lire lire lire, ressortir cinq heures plus tard complètement sonné.

J’avais déjà voulu arrêter. 
Arrêter pour deux jours était facile: je savais que je pourrais remonter la timeline à la fin de mon jeûne et rattraper en une soirée de binge-reading ce que j’avais raté. 
Arrêter pour toujours me paraissait impossible.
L’idée d’une rupture indéfinie était trop vague. Je trouvais toujours une bonne excuse pour revenir après quelques jours.

La durée de 40 jours du Carême m’a paru idéale. Remonter 40 jours de timeline est matériellement impossible, et surtout l’idée même de songer à remonter 40 jours de timeline expose l’absurdité d’une telle tâche: à quoi bon ? Pour quelle raison est-ce que je voudrais lire les tweets manqués ? Est-ce que j’aurai raté un bon tweet ? Qu’est-ce que ça fait ?

Même si mon catéchisme remonte à il y a bien longtemps, il reste toujours un fond mystique quand j’entends le mot Carême. On fait Carême depuis 15 siècles. Aujourd’hui, s’il ne s’agit plus de jeûner pendant 40 jours, des millions de catholiques limitent les plaisirs artificiels (chocolats, alcool, etc.) en référence aux 40 jours que Jésus-Christ passa dans le désert avant sa mort. Étrangement, cette pratique collective m’a donné le coup de pouce nécessaire pour quitter Twitter. 

J’ai aimé mon Carême de Twitter. Je suis même fier d’avoir su réaliser ce que j’avais cru si difficile. Si les premiers jours ont été compliqués physiquement, je n’ai jamais senti de manque. Vivre loin de Twitter était vraiment beaucoup plus simple, et plus agréable, que ce que j’avais pu imaginer. Ensuite, il m’a fallu décider : Est-ce que je prolonge le jeûne ou est-ce que je reviens sur Twitter comme avant ?

Quand j’ai remis les pieds sur Twitter, avec prudence, j’ai senti comment chaque tweet agissait sur moi. Pendant que mon rythme cardiaque s’accélérait, l’interface du site me poussait à lire le tweet suivant, puis le suivant. J’absorbais les informations, je subissais les émotions que chaque tweet voulait me procurer : l’indignation, la colère, l’effroi, l’empathie, le rire, la surprise.

C’était comme si ce Carême avait remis à zéro mon cerveau et que j’étais à nouveau sensible aux chocs d’adrénaline auxquels j’avais été désensibilisé après 10 ans d’utilisation intense. L’expérience a été désagréable. Je me suis senti lessivé, avec aucun souvenir de ce que je venais de lire. Je ne reconnaissais ni mes amis imaginaires ni les lieux qui m’étaient si familiers encore 40 jours plus tôt. L’ambiance semblait belliqueuse. Je m’interrogeais sur ce qui m’avait fait rester ici. Et revenir.

Pourtant, après quelques minutes la curiosité a repris le dessus et j’étais prêt à replonger. Les stimulations visuelles agissaient sur moi comme des pièges à dopamine et ça m’a fait peur. J’étais devenu la proie facile d’un prédateur trop efficace. Malgré tout ce que Twitter m’avait apporté, je devais maintenant en rester éloigné et en faire le deuil.

Les témoignages sur la toxicité de Twitter sont désormais courants. S’en éloigner permet d’observer ceux qui y restent et y passent peut-être beaucoup trop de temps. Il m’arrive maintenant d’y revenir, mais je m’impose des règles strictes : jamais en journée pendant la semaine et pas plus de 10 minutes à la fois. En écrivant ce texte, je me suis rendu compte que Twitter est un petit réseau social avec 4 millions d’utilisateurs par jour en France. Instagram, 8 millions par jour. Facebook, 25 millions. Combien ressentent l’urgence de regarder les derniers posts et stories d’amis imaginaires ? Faites le test : Carême commence cette année le 26 février.

 

Triade est un magazine curieux, inventif, et libéré, qui a l’ambition d’offrir un espace à des voix nouvelles. Les essais abordent des questions contemporaines via des expériences personnelles. Ils sont écrits à la première personne et signés.

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