Se promener anonymement sur Internet

Il y a cet homme, avec qui j’ai matché sur Tinder, et qui dès les premiers échanges me raconte un détail très intime sur ses préférences sexuelles. Dans son profil est inscrite l’adresse de son Tumblr sur les vêtements et les chaussures. A partir de là, je découvre son nom, son emploi, sa boutique; j’accède à son profil LinkedIn et à sa page Facebook. Je regarde ses photos de vacances, et l’adorable jeune chiot qu’il vient d’adopter. 

Il y a cet autre type, qui met le lien vers sa chaîne Youtube sur laquelle il poste des vidéos dans lesquelles il gratte (péniblement, il faut bien l’avouer) quelques morceaux de guitare. Même pas besoin de se liker mutuellement pour arriver à cette information: elle s’affiche juste en dessous de ses photos et de son compte Instagram, sur lequel défilent quelques morceaux choisis de sa vie. Où il est, avec qui il est, ce qu’il fait. 

Il y a le créateur de cette plateforme d’essais personnels, qui l’affiche sur son profil. Il signe son premier papier pour expliquer sa démarche, son nom est donc inscrit en toutes lettres. Un clic droit pour lancer un moteur de recherche, on trouve son parcours professionnel, l’endroit où il travaille actuellement, son adresse mail personnelle. 

Et ça me laisse rêveuse. 

Moi, je suis une femme. J’ai deux adresses mail, dont une qui ne révèle pas mon identité et que je donne aux gens que je n’ai pas encore rencontrés. Ma fiche Tinder n’a pas de prénom mais un pseudonyme, tout comme mon compte Facebook d’ailleurs, sur lequel je prends soin de ne jamais poster de photos publiques. Et je me demande ce que ça fait, de ne pas réfléchir à ces détails. 

Quand j’avais 18 ans, je me suis fait harceler par un type avec qui j’étais sortie deux ou trois semaines, et que j’avais largué sans regret. Visiblement vexé comme un pou, il s’était mis à me téléphoner à toute heure du jour et de la nuit (c’était l’époque où la fonction pour bloquer un numéro n’existait pas encore), et à laisser sur mon répondeur des messages de 30 minutes dans lesquels on l’entendait chanter « C’est la chenille qui redémarre » avec ses amis – ce qui, reconnaissons-le, aurait été une cause de rupture si ça n’avait pas été déjà fait. Et puis, deux fois, nous nous sommes croisés “par hasard”, sur mon trajet de retour de l’université. Il s’est contenté de me regarder d’un air entendu, hochant la tête pour signifier qu’il était là. Il ne s’est rien passé. Il ne m’a pas parlé. Il ne m’a pas agressée. Il connaissait mes horaires et mon parcours et s’est servi de ces informations pour faire planer une menace sur mon quotidien, m’indiquant que peut-être il pourrait être sur mon chemin à un moment où je ne m’y attendais pas, et peut-être il pourrait décider de me faire payer quelque chose que lui seul avait créé. Je n’ai pas vécu dans la peur. J’ai fait quelques démarches et l’affaire a fini par se régler. Vraiment rien de bien méchant. Mais tout de même, j’avais découvert que certaines personnes sont capables de ce genre de comportement. Se faire stalker, se faire suivre, se faire harceler, savoir que l’autre peut débarquer à tout moment, sans qu’on ait le contrôle sur ses actes.


Ça n’est pas quelque chose qui me prend la tête. Je ne réfléchis pas pendant des heures à tout ça, je n’ai pas le sentiment d’être particulièrement méfiante. Ça ne m’empêche pas de faire des rencontres, sans autre stress que de décider quels vêtements je vais porter. Ça ne m’empêche pas non plus de ramener un joli garçon chez moi, s’il me plaît. Non, c’est un réflexe machinal, en arrière-plan, une protection banale, comme penser à prendre son parapluie le matin parce qu’il risque de pleuvoir. Parce qu’on nous a assez répété de nous méfier. J’avance masquée, sans y penser, de la même façon que j’ai intégré le fait de regarder à gauche et à droite avant de traverser la rue. Et autour de moi, mes amies font attention, elles aussi, tandis que les garçons continuent de leur donner leur adresse mail en prénom.nom. Peut-être, à l’inverse, pour montrer patte blanche et rassurer, prouver qu’ils n’ont rien à cacher.


Et je me demande si l’air qu’on respire a une odeur différente quand on a une vie dans laquelle on s’expose sans arrière-pensée sur les réseaux sociaux.Je me demande si le soleil brille un peu plus fort quand on a vie dans laquelle on donne son nom et son adresse mail sans avoir au fond, tapie, cette idée que peut-être, l’autre utilisera cette information pour devenir un prédateur.Je me demande si les aliments ont un goût différent quand on a une vie dans laquelle on n’envisage pas une seconde qu’on pourrait basculer à la place de la victime.


Dans ma vie, je me sens bien, à ma place. Je n’envie pas les hommes (à part, peut-être, pour la grande contenance de leur vessie, et la possibilité de la vider à peu près n’importe où du moment qu’on trouve un mur ou un arbre). Mais quand même, des fois, je me demande ce que ça fait.

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