Cendrillon et l’extase par la robe

Petite, je me suis longtemps demandé si la robe de mariée de ma mère était suspendue sur l’un des portants de son dressing, comme une chrysalide vide, camouflée par des vêtements ordinaires.

J’ai toujours trouvé plutôt absurde et arbitraire que ce genre de tenue ultime ne soit réservé qu’à des occasions uniques. Plus le vêtement est beau, moins il sera porté, comme si sa magie révélatrice ne pouvait s’accomplir qu’une seule fois.

Cendrillon ne porte pas deux fois sa superbe robe bleue ; seule compte sa toute première apparition. Dans le film Cendrillon sorti en 2015, la transformation de la robe fanée en sublime tenue de bal s’étire sur trente secondes de sons et lumières, durant lesquelles il ne se passe rien sinon que l’héroïne tournoie dans une abstraction bleutée et une débauche de scintillement. Cette scène unissant Cendrillon à sa robe m’a procuré une satisfaction régressive quand je l’ai découverte, le climax du film était atteint dès ce moment, sans même attendre la danse avec le prince.

« Is she wearing the dress or is the dress wearing her ? », interrogent parfois les tabloïds en commentant les tenues de gala des stars. Ici, c’est la robe qui guide la danse. Cendrillon n’a plus qu’à se laisser porter, tandis que le vêtement magique se matérialise peu à peu sur elle en l’enlaçant de traînées phosphorescentes dans un mouvement centrifuge, suspendu et dilaté. Cette ronde n’est pas très éloignée d’une étreinte amoureuse : la robe vient enserrer la taille, frôler les cuisses, dénuder les épaules. Elle n’existe pas à l’état de tissu informe, ne s’enfile pas, mais se moule directement sur le corps pour être irréellement ajustée. Ce n’est pas la robe qui se transforme, mais Cendrillon qui se métamorphose sous l’effet du vêtement.

« Et c’est ainsi que la jeune fille tombe en extase »

Et c’est ainsi que la jeune fille tombe en extase, elle devient quelqu’un d’autre et cette sortie hors d’elle-même procure une jouissance contagieuse. Les contes de fées font si bien croire à une transsubstantiation par la « robe de princesse » qu’il me reste quelque chose de ce mythe à l’âge adulte, comme un réflexe, dès que l’occasion se présente de m’offrir une belle robe. J’ai vu récemment sur YouTube une jeune femme présenter les tenues de ses trois bals de promo. Une robe parme, une robe rose pâle, et une robe rouge somptueuse, celle du coming of age. Elle expliquait avoir cherché, depuis son tout premier bal, cette exacte robe rouge en ne la trouvant nulle part. Finalement, pour son dix-huitième anniversaire, ses parents ont proposé de la lui faire faire sur mesure. Et quand elle tournoie devant la caméra avec la robe de ses rêves, elle ne semble ni endimanchée ni déguisée mais révélée, remodelée.       

J’imagine le destin de la robe de bal rouge, bientôt reléguée sans raison dans un placard, comme l’a sans doute été la robe de mariée de ma mère. Qui sait, en mettant la main sur ce vestige, ce que j’aurais pu entrapercevoir de ma mère en princesse, et rêver comme féminité d’avant sa maternité.

Johanne Licard est illustratrice. Retrouvez son travail sur Instagram @joanne.illustrations.

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