Pour une littérature de non-fiction francophone

Je republie ici un texte paru sur Medium le 26 Novembre 2018.

Tentons ensemble une expérience. Lisons un article d’un journal français, sur un sujet société :
• Un titre.
• Un chapeau.
• Une introduction.
• Une enfilade de témoignages, du style: Estelle, 43 ans, comptable, raconte sa première expérience : “J’étais tout excitée, j’avais si hâte de commencer”.
 Une référence à une étude américaine, ou à une journée mondiale quelconque.
• Une conclusion qui se termine par des points de suspension.
• Une signature.

Il est possible de raconter des histoires avec une forme plus excitante. Au cœur de cette forme: la première personne du singulier.

Albert Londres racontait les asiles de l’intérieur (Chez les fous, 1925) en disant “je”. Un prix de journalisme porte son nom, pourtant dire “je” reste très mal vu dans la presse française classique.

Cette règle viendrait d’une tradition universaliste française : dire “je” c’est vouloir présenter son cas particulier comme une généralité, c’est interdit. Généralement, le style journalistique français consiste à manipuler des concepts intellectuels généraux, prétendre être neutre, se cacher derrière “on”, “nous”, “l’auteur de ces lignes”.

***

Au contraire, dans le monde de la narrative nonfiction aux Etats-Unis, dire “je” est autorisé, parfois encouragé. Bien sûr il y a de très nombreux articles écrits dans une forme neutre, mais une grande place est laissée à l’expérience personnelle. Les journalistes peuvent raconter la genèse de leurs enquêtes (en français on dirait “mettre en scène”), leurs sensations ou leur sentiments.

Ce format accompagne une autre idée puissante : ouvrir les portes aux contributions extérieures. De nombreuses tribunes dans le New York Times sont écrites à la première personne. Des sections entières du journal sont réservées aux contributions extérieures (rémunérées, et ouvertes aux non-journalistes) : Modern LoveRites of PassageLives, et beaucoup d’autres. Ces contributions sont des essais, quasi-exclusivement rédigés à la première personne. J’ajoute enfin que le mouvement #MeToo s’appuie sur de nombreux témoignages personnels écrits par les victimes elles-mêmes.

Il existe aux Etats-Unis un véritable écosystème autour des essais personnels. Des centaines de pure-players* (BuzzfeedSlateHuffington PostJezebelMashableOff AssignmentGuernicaVol. 1 BrooklynTopicThe OutlineReal Life MagazineMcSweeney’sThe Pool, The CutTheAwlTheHairpin, etc.) et magazines imprimés en publient, et pas seulement des fanzines sans le sou (New YorkerNew York TimesNew York MagazineTin Housen+1,A Public SpaceThe BelieverThe Baffler, etc.).

Cet écosystème permet aux jeunes auteurs de publier leurs premiers textes, donc de travailler leurs plumes, de développer leurs univers. Publier des courts textes de nonfiction leur permet aussi de se faire connaître, de s’insérer dans un réseau, et de se faire un peu d’argent. La publication d’essais personnels est souvent un marchepied vers l’écriture de roman de fiction, ces deux genres étant bien plus proches qu’on pourrait le croire vu de France.

Si cette forme d’écriture fonctionne si bien aux Etats-Unis, c’est qu’une grande place y est laissée à l’individu. Je sais que l’individualisme américain est considéré en France comme le mal absolu, mais a contrario je prétends qu’accorder plus de place au “je” c’est libérer la parole, c’est écouter ce que des personnes — non pas des groupes sociaux — ont à dire.

***

La première personne est peu présente dans le monde journalistique en France, mais il existe de nombreux formats cousins :

  • Les chroniques écrites (sous le nom de billets, éditos, rubriques) ou radio (par un chroniqueur ou par l’animateur en introduction d’une émission) donnent un espace où l’auteur a la liberté de dire “je”. Souvent les sujets abordés sont liés à l’actualité chaude, et surtout ces espaces sont réservés à leurs propriétaires.
  • Le format audio, en radio (les Pieds sur Terre) et podcast (TransfertPlan CulinaireMortel), se prêtent très bien à la mise en avant de l’expérience personnelle. Qui m’a filé la chlamydia est raconté à la première personne et c’est pour cela que j’ai été happé dès les premières minutes.
  • La première personne est mise en avant dans des formats plus longs, en livre, en bandedessinée ou romangraphique, ou documentaire.
  • Le stand-up aussi cherche à utiliser l’expérience personnelle pour transmettre un propos, et aussi faire rire.

***

Puisque la littérature de nonfiction narrative en format court est très peu active en France, que l’essai personnel n’existe pas, que je voudrais en lire (et que j’estime ne pas être le seul), j’ai décidé de créer une plate-forme pour en publier. Le projet s’appelle Triade, et je cherche des auteurs.

Quand je présente ce projet, j’entends souvent les mêmes questions :
• “un peu comme Medium ?” Oui. Mais sans startuppers bullshitters, et avec un filtre d’édition et de curation. Medium France faisait de la curation en 2016 mais a malheureusement vite arrêté. La partie anglophone continue. Et Medium est aussi une plateforme très adaptée pour une curation externe.
• “Un peu comme un blog alors ?” Oui, exactement comme un blog. Mais quand un blogueur s’exprime chez lui et évoque souvent un seul thème (son métier, sa passion, sa vie quotidienne) et publie ses textes sans filtre, il n’est pas surprenant qu’un blog s’épuise. Il s’agit donc plutôt d’un blog à plusieurs mains, couvrant un large spectre de sujets, et ouverts aux contributions extérieures.

Mon objectif est maintenant de démontrer que ce format peut exister en français, qu’il y a des auteurs pour en écrire et des lecteurs pour en lire.

Je suis pour l’instant dans un phase exploratoire où je cherche à collecter des textes, que je publie par newsletter. Une fois que j’aurai rassemblé une vingtaine de textes, je frapperai aux portes (magazines, maisons d’édition, organismes de financement, etc) pour obtenir un soutien financier et humain.

Si l’idée vous intrigue, si le projet vous intéresse, si vous voulez tenter d’écrire un essai personnel, si vous avec quelque chose à dire et que vous ne savez pas où le publier, pensez à moi. Envoyez-moi vos pitchs à contribution@triade.cool. Les contributions sont (symboliquement) rémunérées.

les textes en lien sont des essais que j’ai particulièrement appréciés. J’aurais pu en choisir mille autres.

 

Share on facebook
Share on twitter
Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email