Mais qui a donc piqué ma part ?

Voilà ce que je me dis souvent en moi-même. Myopathe, de genre masculin, comme les autres je recherche l’âme sœur, une compagne, une femme. Là où je constate que certains hommes ont un espace existentiel fréquenté par plusieurs femmes, je me trouve seul, épouvantablement seul, monstrueusement seul. Bien sûr, la solitude sentimentale dans laquelle je suis plongé s’explique aisément. Il suffit de regarder.
La société me juge sur mes apparences. Être humain, disons à figure humaine, assis ou allongé, à roulettes, combien de fois ai-je été considéré à ma juste valeur ? Pas souvent. Derrière l’évidence, je reste un individu comme n’importe quel individu, avec les mêmes aspirations, les mêmes désirs, les mêmes rêves de liberté. À l’intérieur de mon cerveau, je suis un spécimen lambda d’Homo sapiens. C’est ainsi que je me considère et que je me suis toujours considéré. Jusqu’à ce que j’aborde les rivages de l’âge adulte.

C’est à ce moment-là que je me suis dédoublé. J’existe à l’intérieur comme n’importe quelle personne « normale ». Je découvre que j’existe à l’extérieur également, pour les autres. Mais celui que les autres voient n’est pas celui que moi je vois. Il m’a fallu quelques années pour comprendre que j’étais deux. Ma deuxième identité étant une pure construction du regard des autres. Je ne mesurais pas le gouffre amer qui existait entre mes aspirations légitimes et la réalité de ma situation physique.

Cependant, il survint un jour fatal où la vérité me percuta comme un crochet du droit de Tyson. Oui, je suis moche. Oui, une fille courra toujours plus vite que moi qui roule. Oui, je ne roule pas en Ferrari, mais dans une Trabant décrépite de l’ancienne RDA. Je regarde la caravane passer. Mais à l’inverse du chien qui la contemple, impossible pour moi d’aboyer puisque je suis insuffisant respiratoire. Je regarde, j’attends, je comprends la situation de sœur Anne qui ne voyait jamais rien venir. Finalement j’accepte avec une certaine résignation que la solitude sera le seul lot que je décrocherai jamais à la Loterie Nationale.

Tout va bien jusqu’au moment où la demande fatidique apparaît au milieu de l’écran : quel est votre poids ?

Et puis, au détour de ce chemin désertique où seul le frottement de mes roues parvient à mes oreilles, j’éprouve une flambée irrépressible, le désir de trouver quelqu’un. Un site de rencontre semblant propice à voir s’exaucer mes desiderata s’offre à mon intention. Ni une ni deux, je commence à renseigner mon profil. Tout va bien jusqu’au moment où la demande fatidique apparaît au milieu de l’écran : quel est votre poids ? Je me fige – ce qui ne me pose pas de problème étant donné le minimalisme de mon corps. Que faire ? Mentir ? Mais alors la relation commencera d’emblée par de la mythomanie. Dire la vérité ? Difficile de faire autrement. Dans la case correspondante, j’inscris donc les chiffres de ma vérité physique : 32 kilos. Aussitôt, sur l’écran de mon esprit surgit le visage d’une personne cherchant un partenaire. Cette personne tombe sur cette fameuse ligne. Poids : 32 kg. Elle s’arrête prise d’un doute : ai-je bien lu ce que j’ai cru lire ? Elle relit cette ligne et constate avec horreur qu’elle n’avait pas rêvée. À ce stade, me retournant vers moi-même, le grotesque de ce chiffre me fait abandonner toute tentative d’échapper à la solitude. Et j’en prends mon parti.

Cela ne m’empêche pas de constater que d’autres hommes ne se privent pas de croquer ma part. Pendant que je reste comme un imbécile à me dire qu’il me reste peut-être encore une chance de faire naître une étincelle dans le cœur de la femme rêvée – à condition de tomber sur une brocanteuse ou une archéologue. J’ai oublié de mentionner un détail, c’est que je ressemble à la momie de Ramsès II. C’est certainement bien prétentieux mais c’est ma seule consolation.

Alors, qui a donc piqué ma part ?

Yann Noirot est un poète en Trabant.

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